Delphine Pouillé

« Les thrums flottent dans un espace entre-deux, leurs silhouettes polymorphes manifestent une irrésistible attirance vers la terre. Chacune des entités, à la fois douces et inquiétantes, réclame un corps-à-corps ; le regardeur est invité à interagir avec les excroissances textiles et mousseuses. Une relation physique et sensorielle qui trouve sa source à l’intérieur du corps de l’artiste, envisagé comme la colonne vertébrale de sa production. Les thrums sont de véritables dessins gonflés, ils surgissent de la matière et colonisent l’espace. Ils sont les prolongements d’un dessin primitif reporté une première fois sur une large feuille de papier, puis sur le tissu. L’enveloppe est découpée, cousue finement pour donner forme à une membrane dans laquelle l’artiste injecte une mousse expansive. Le dessin prend littéralement corps, la matière se dissémine et épouse sa peau. Les organismes synthétiques sont enfin épinglés et suspendus dans l’espace investi. Ils apparaissent comme de multiples extensions du corps de l’artiste. Ce dernier engendre de nouvelles entités, difformes, anonymes, sourdes et aveugles. (…)

Les thrums entament une existence mouvante. (…). Une tension s’engage entre la peau et la matière qui transpire, transperce, boursouffle pour se libérer du carcan devenu trop étroit. Biologiquement morts, les corps mousseux sont physiquement actifs, voire réactifs. Des organes fragiles, légers, imprévisibles que l’artiste s’emploie méticuleusement à soigner. Telle une chirurgienne-plasticienne, elle constate les blessures, prépare son matériel, opère, colmate les corps abîmés. Différents gestes s’imposent : raser les sutures, détrousser, dépecer le thrum pour en libérer la chair, panser les plaies, piquer des épingles afin de fixer les greffons textiles, boucher les blessures trop profondes, redonner forme aux glandes et aux tiges aplanies. L’instabilité du matériau génère une interdépendance vitale, ainsi qu’une mutation permanente des pièces. Les thrums se métamorphosent, ils connaissent différentes évolutions dues non seulement aux propriétés mobiles des matériaux, mais aussi au processus d’entretien mené par l’artiste. Ils fluctuent, quittent leurs peaux, sont augmentés de pansements, sont reformés au fil d’existences éphémères puisque la mousse se délite, les thrums à l’image des humains se résument à des corps de passage. »

Julie Crenn, extrait du texte Delphine Pouillé - Les Convalescents, 2013

 dimensions variables 55x20x20 cm chacun 170x60x50 cm (détail) 220x60x60 cm  80x30x30 cm 210x35x85 cm