Point contre point

Une exposition de Laetitia Legros

Du 13 janvier au 14 février 2020
En partenariat avec Le Bateau Feu / Scène Nationale Dunkerque.

La ville comme théâtre.
Dunkerque en point contre point, selon Laetitia Legros.

À l’origine du livre et de l’exposition éponyme Point contre point, se trouve la fermeture temporaire du théâtre de Dunkerque pour rénovation (2011-2014). Ce temps d’absence paraît une période propice pour se pencher sur la place occupée par le théâtre dans la ville, tant physiquement que symboliquement. Une résidence d’artiste est ainsi proposée au départ de cette mise en perspective, à laquelle prend part Laetitia Legros, qui investit cette mission en trois temps.
D’abord par un travail mené avec des enfants, leur demandant de dessiner de mémoire le théâtre, dont il ne reste à l’époque que l’ossature de béton. Manière de restituer, à partir de leurs propres représentations, le souvenir de ce qui n’est plus et ne sera plus à l’identique dans la suite, la peau de l’architecture ancienne devant faire place à une nouvelle. C’est ensuite l’expérience d’un dispositif qui leur est proposée : à partir d’un trou ménagé dans leur dessin, le maintien d’un miroir en vis-à-vis (avec le théâtre réel en arrière-plan) leur permet d’en situer le point de vue au départ de celui du dessinateur, selon l’expérience de la perspective linéaire menée par Brunelleschi au début du 15ème siècle. C’est bien cette fois la position du spectateur qui est mise en exergue, venant rappeler combien elle est déterminante dans nos expériences et représentations singulières de l’espace urbain.

Un second volet, mené cette fois individuellement par l’artiste, consiste en un ensemble de prises de vue photographiques réalisées dans la rue, pendant le carnaval. Ouvrant sur des cadrages serrés de façades apparentées à des décors, l’artiste y intègre ensuite des figures humaines déguisées, seules ou en ordre dispersé dans l’espace urbain. C’est ainsi à leur mise en marche qu’assiste le spectateur, vers une destination finale qui n’est pourtant pas donnée à voir. Deux clichés consécutifs - imprimés pleine page dans le livre -, insistent davantage sur ce qui s’en est suivi, visiblement un rassemblement carnavalesque. Montrant une rue accueillant la lumière entre deux rangées de bâtiments sombres, les confettis colorés jonchant le sol et les derniers badauds s’en rentrant chez eux, ils font percevoir la fugacité de l’événement, assimilé à un songe.

La fiction - qui est cœur même du carnaval - apparaît comme l’un des principaux axes autour duquel est construit le livre. Les images s’y présentent comme une série de miniatures, disposées sur l’espace de la page comme sur un échiquier imaginaire, métaphorisant l’espace de la rue. Ce vis-à-vis fictionnel est renforcé par les images d’un transport et d’une réserve de décors, évoquant l’espace construit de la scène théâtrale. Et c’est là un autre axe de lecture proposé conjointement par le livre : les rapports entre intérieur(s) et extérieur(s), d’ailleurs placés au centre du projet de la résidence artistique de Laetitia Legros. Se glissent ainsi dans le livre des scènes d’intérieurs privés - objet du troisième volet de la résidence - qui se donnent à leur tour de manière plurivoque, entre lieux domestiques clairement identifiables et potentielles mises en scènes.

Au regard des caractéristiques de cette production, il n’est pas surprenant de la voir (re)déployée dans l’espace atypique de la Z.A.N Gallery. Par cet accrochage spécifique, Laetitia Legros invite à nouveau à poser un autre regard sur ses images. Leur scénographie configure une nouvelle perception, (re)jouant le visible et le caché. Car le regard est ici aussi situé, assigné à un point de vue, cette fois imposé par le dispos­itif1 de l’espace ouvert sur la rue. Et c’est là la délectation que procurent les circulations mises en œuvre par Laetitia Legros entre les divers supports investis, en faisant expérimenter au spectateur les effets de ces dispositifs [1]… pour mieux les déjouer.

Danielle Leenaerts

[1]On entendra la notion de dispositif au sens étendu que lui confère Giorgio Agamben : (…) j’appelle dispositif tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacitié de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. (Giorgio AGAMBEN, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, Paris, Payot-Rivages, 2007, p.31.)

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